Je ne veux pas être comme toi
Elle aimerait que je sois contente pour elle de ce voyage au Mexique. Pas faire semblant, être vrai de vrai contente. Elle flaire à cent mille à l’heure ma jalousie de les voir partir sans moi. Elle est déçue.
Comme si quelques secondes avant elle avait jaugé ma vie derrière mon épaule et qu’elle désapprouvait ce qu’elle avait vu, elle se fait grave :
-Tu sais maman, je n’ai pas envie d’avoir une vie où il m’arrive beaucoup de choses difficiles comme il t’en est arrivée à toi. Moi, j’ai envie d’avoir une vie simple et calme, d’être heureuse et de continuer à voyager.
Ses mots me laissent la brûlante sensation d’être soudain trahie par la personne de qui je me suis toujours sentie le plus près, trahie par le fait que cette enfant choisisse de ne pas être comme moi et ne me ressemble peut-être pas autant que je me l’imaginais, tout compte fait. Je suis reléguée, l’égo béant.
-Bien souvent Dix, les moments difficiles sont des moments où on apprend énormément de la vie, où l’on apprend beaucoup sur soi-même.
-Comme quoi?
-On apprend par exemple que l’on a la force en soi de surmonter toutes les épreuves qui se présentent à nous. Ainsi, on a donc moins peur d’oser de grandes choses ou de prendre des décisions qui comportent une part d’inconnu, qui nous amèneraient sur des terrains inconnus où il y aura peut-être, gardant l’entrée d’une superbe clairière avec des chevaux et des lapins, quelques monstres à combattre.
-Des chevaux et des lapins maintenant!
-Je voulais voir si tu m'écoutais. J'ai la conviction que nous sommes en vie pour apprendre, pour grandir, pour comprendre, pour donner le meilleur de soi-même, et c’est en faisant des expériences que l’on parvient à tout ça.
-Un peu comme un scientifique qui fait des expériences pour voir ce que ça donnera et qui parfois arrive à créer une potion magique?
-Oui. Et tu sais, parfois il rate son coup mais ça lui sert de leçon pour la suite de ses expériences, il sait ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas et il avance comme ça, en cherchant ce qui fera éclater son génie. Il n’a pas peur de se tromper.
Et si elle était déjà consciente de cette lumière en elle, de son potentiel, de son génie? Et si elle n’avait pas besoin comme moi de prendre toutes sortes de détours, de s’écorcher les pieds pour comprendre la vie? Ou peut-être n’est-elle tout simplement pas une battante, une Jeanne d’Arc, la guerrière que je suis?
-Penses-tu que j’aurai beaucoup d’argent dans la vie? Que je serai riche?
Un peu comme si, nous regardant vivre tous les deux, son père et moi, elle avait opté pour ce qui lui apparaissait le plus simple, le plus facile, une vie comme celle de son père.
Étendue sur mon lit, le regard pétillant, je la sens rêveuse. Depuis quelques temps, elle me parle sans cesse de toutes ces choses qu’ils ont achetés, avec son papa, ou qu’ils se payeront au cours de l’année : voiture, voyages au Mexique, en France, appareils-photo, maison sur la mer, bicyclette, consoles de jeux.
Et pourquoi ne pourrait-elle pas choisir l’abondance?
À dix ans, Dix a déjà choisi son camp. Celui du bonheur et de l’abondance.
Et si le chemin sinueux que j’avais délibérément entrepris avait pour but celui de permettre à ma fille de constater que ce n’était pas ce dont elle avait envie? N’étais-ce pas comme si je lui avais défriché un bout de sentier? Comme si je lui avais conquis quelques terres fertiles où il fera désormais bon vivre?